Chronique : Nathalie Piégay, « Une femme invisible »

Nathalie Piegay, Une femme invisible, Les Rivages d'Onitsha

Chronique : Nathalie Piégay, « Une femme invisible »

Chronique du roman « Une femme invisible » :

De La femme rompue de Simone de Beauvoir à La femme gelée d’Annie Ernaux, les titres ne manquent pas, ceux qui évoquent d’une manière explicite la situation inégale de la femme.

Avec Une femme invisible, Nathalie Piegay semble s’inscrire dans cette lignée littéraire. Mais, si la vie de Marguerite Toucas-Massillon est un révélateur puissant de la condition féminine à la fin du 19eme et dans la première moitié du 20eme siècle, l’enquête que l’auteure mène à son propos en est un autre : pourquoi connaît-on si mal l’existence de celle qui fut une traductrice et une écrivaine de littérature populaire pour dames, pourquoi ces zones d’ombres qu’elle s’essaie à dissiper ?

Mais, comme dans une composition en abysme, l’enquête porte aussi sur la fabrique de la littérature et la naissance d’une vocation d’écrivain. Marguerite Toucas-Massillon fut, en effet, la mère d’un des maîtres de la littérature française du 20eme siècle, Louis Aragon. Et, même s’il faut se défier des explications simplistes, on ne peut que rapprocher l’art du mentir-vrai cher à Aragon de la fiction familiale entretenue autour de lui, dont on retrouve des traces dans sa création littéraire. Entre la fiction familiale et la fiction romanesque, la porosité est manifeste.

On peut songer aussi, en débutant cette lecture au travail conduit par Michèle Audin dans Une vie brève, où elle tente de reconstituer la vie de son père, porté disparu par les autorités militaires françaises, après son arrestation et sa torture pendant la guerre d’Algérie. Les guerres sont, en effet, très présentes dans la vie de Marguerite et celle de son fils Louis.

C’est lorsqu’il part pour le front et qu’elle pense le perdre qu’elle lui révèle le secret de famille : elle n’est pas sa sœur mais sa mère, et son parrain est son père… Vingt ans plus tard, la guerre les sépare à nouveau, et Louis viendra seul assister à son enterrement à Cahors. Entre la mère et le fils, on trouvera autre chose que la seule opposition entre l’écrivaine conventionnelle et le poète surréaliste, la femme attachée à la respectabilité bourgeoise et le communiste engagé dans la Résistance. Sans doute une forme de révolte partagée contre les conformismes les plus étroits : Marguerite a refusé de « faire passer l’enfant », de l’abandonner, ou de se marier comme le souhaitaient sa mère et son amant Louis Andrieux. Sans doute aussi une manière de servir jusqu’au bout ce qui tient lieu de famille choisie, Louis Andrieux pour la mère, le parti communiste pour le fils.

Femme invisible, Marguerite l’a été toute sa vie : maîtresse cachée, au delà de la mort de son amant, mère cachée jusqu’à ce qu’elle livre le secret à son fils partant au combat, écrivaine ignorée, femme disparaissant dans la plus grande solitude. « Ici repose enfin celle que j’aimais tant » a fait graver sur sa tombe son fils.

Si ses romans sont encore accessibles, ce sont les traces qu’elle a laissées dans l’œuvre de son fils que Nathalie Piégay s’attache aussi à révéler. Dans les Voyageurs de l’impériale, Louis Aragon donne à l’intermède entre deux parties le titre d’un des romans de sa mère, Deux mesures pour rien. Belle scène où l’auteure imagine Marguerite lisant dans la NRF la première partie de ce roman, pleine des souvenirs d’enfance de Louis partagés avec elle. Elle prend alors conscience de l’aspect dévorateur de son écrivain de fils, qui fera dire à Elsa Triolet « Même ma mort, c’est à toi que ça arriverait ».

De cette femme invisible, Nathalie Piégay nous donne à voir la persévérance, la souffrance, l’amour maternel, la solitude. Le lecteur progresse avec elle au fils de son enquête qui passe par les services d’état civil, les rues du 16eme arrondissement de Paris et le cimetière de Cahors, les romans et traductions de Marguerite, l’oeuvre de son fils. Nous partageons ses hésitations, ses doutes, ses impasses, comme ses découvertes. A travers cette enquête obstinée, c’est un roman familial qu’on redécouvre, mais aussi la société, la littérature et l’histoire des deux siècles précédents.

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Edition du Rocher, août 2018, ISBN 978-22-681-0062-3, 19.90€

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