Chronique Jérôme Ferrari, « À son image »

Jérôme Ferrari, A son image, Les Rivages d'Onitsha

Chronique Jérôme Ferrari, « À son image »

Chronique du roman « À son image » :

Ce serait sans doute une facilité d’écrire que le récit de Jérôme Ferrari est polyphonique, même si le chant corse polyphonique de la messe de Requiem structure ses 12 chapitres, jusqu’à l’absoute. Mais en tissant l’histoire corse et des combats nationalistes à celle des déchirements en ex-Yougoslavie et en Irak, et celle de la photographie, et les histoires individuelles des personnages du roman, et une réflexion continue sur le sens de la photographie, obscénité ou inanité des images vs obscénité ou inanité du monde, ce récit offre au lecteur une réflexion incarnée à travers son héroïne et ses personnages sur l’histoire, la mort, le monde et sa représentation.

On peut aussi parler d’ambivalence dans ce récit.

Ambivalence du titre, À son image, qui renvoie aussi à l’expression « à Son image » employée dans la Genèse à propos de la création de l’homme par Dieu.

Ambivalence du témoignage évangélique sur les pleurs de Jésus au moment de la résurrection de Lazare : pourquoi pleure-t-il alors qu’il montre qu’il est la résurrection ? Sans doute parce qu’il est homme et que, comme toute femme ou tout homme, « il se tient dans le déchirement, entre l’espoir et le deuil ».

Ambivalence de la photographie, qui, « contrairement à la peinture, ne suspend pas le temps mais le fixe » selon la belle expression de Mathieu Riboulet en exergue du récit : c’est la mort que l’on perçoit par exemple dans les portraits photographiques de ceux qui vont mourir, portraits d’identité réalisés à leur arrivée dans un camp de la terreur stalinienne.

Ambivalence des photos qui témoignent de la face sombre du monde et en deviennent obscènes, impossibles à montrer, ou qui se contentent de présenter une image convenue du monde dépourvue d’intérêt.

Ambivalence des personnages, pris entre conformisme social et désir d’émancipation, engagement aveugle et conscience de l’inanité des luttes intestines, fidélité contrainte et fidélité dans la liberté, foi du charbonnier et déchirement du doute, christianisme et superstitions, clandestinité et affirmation publique.

Ambivalence des mémoires, collectives et individuelles, dont les photos de famille gardent la trace.

Ambivalence encore du récit de l’histoire de l’héroïne, Antonia, qui s’éclaire aussi à travers les souvenirs de celles et ceux qui participent à ses obsèques religieuses dans le temps même de la cérémonie, Antonia scindée entre ce qu’elle fait comme reporter du journal insulaire et son ambition de photojournaliste de guerre.

Ambivalence du récit lui-même, celui d’un échec individuel et collectif, et celui de la force malgré tout de la vie ; celui des horreurs de la guerre et de leur impossible représentation.

Ambivalence, toujours, d’un roman qui aborde des questions posées depuis des millénaires et éclaire les polémiques d’actualité sur le sens de la photographie, comme l’actuelle controverse autour du « beau livre » publié par La Découverte, Sexe, races et colonies en témoigne.

Ambivalence enfin de l’écriture, sèche et neutre pour relater le quotidien (« Elle reprit la route vers Ajaccio. Elle écoutait de la musique en roulant »), suivie d’une ample période pour dire le cheminement de la mémoire et des sensations (« Elle revoyait la chair humide et chaude des mains dressées et se précipitant l’une contre l’autre, de plus en plus frénétiquement, dans un bruit mat – et lui revint aussi l’image d’autres mains, raidies par la mort et le froid, les doigts sales ouverts en corolle autour du stigmate violacé – elle revoyait les yeux brillants, les corps tendus, l’extase de ces gens transfigurés par la foi, heureux de ne faire qu’un et d’être traversés en même temps par le même frisson voluptueux d’approbation totale à la mise à mort, la même adoration des assassins, et Antonia se sentit salie de les avoir côtoyés, comme si elle avait dû plonger dans une fosse septique et elle eut envie de vomir »).

L’art de Jérôme Ferrari réside sans doute dans cette plasticité de l’écriture qui colle à son objet.

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Editions Actes Sud, août 2018, ISBN 978-23-301-0944-8, 10€

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